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Documents Sécurité Risques humains Dans les centrales françaises, le malaise de la «viande à radiations»
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centrale_nuclaire_de_Golfech_1José Andrade, 48 ans, travaille depuis trente ans dans le nucléaire, à la centrale EDF de Cruas, dans le Sud-Est. Il s'appelle pourtant lui-même un «enfant adopté» d'EDF: il fait partie de ces 20.000 salariés d'entreprises sous-traitantes auxquelles l'entreprise a recours pour ses activités nucléaires. Leur nombre égale aujourd'hui celui des agents titulaires.

Ce recours massif aux prestataires, leur précarité, ont été maintes fois dénoncés par les syndicats. Ces derniers jours, alors que le Japon se débat pour éviter la catastrophe nucléaire, ces alertes retrouvent un écho: la précarité de ces sous-traitants n'est-elle pas une menace pour la sûreté des centrales?

«La conception de nos centrales est sûre. Mais si vous maltraitez les gens qui y travaillent, vous fabriquez des bombes à retardement», tranche José Andrade, qui file la métaphore: «En tant qu'enfant adopté, je ne supporte pas de ne pas avoir le même traitement que les enfants naturels», dénonce ce représentant du personnel, l'un des rares dans la sous-traitance nucléaire.

La nuit sur le parking

Les sous-traitants du nucléaire s'occupent surtout, à plus de 80%, de la maintenance, notamment lors des «arrêts de tranche», ces périodes de trois semaines où les réacteurs sont mis à l'arrêt pour changer le combustible.

Ce besoin saisonnier est d'ailleurs ce qui justifie, pour EDF, le recours à la sous-traitance. Il n'est «pas nouveau, ajoute Philippe Druelle, directeur-adjoint à la production nucléaire. Depuis le démarrage du parc, dans les années 1980, nous faisons appel aux mêmes entreprises qui ont construit nos centrales. Elles les connaissent donc bien et sont bien placées pour en faire la maintenance.»

Lors des arrêts de tranche, les «nomades du nucléaire», comme ils sont parfois surnommés, parcourent des milliers de kilomètres, d'une centrale à l'autre, dans des conditions difficiles: quand les agents EDF, amenés eux aussi à participer à ces opérations, voient déplacements, frais d'hôtel et repas pris en charge, ces sous-traitants n'ont parfois qu'une soixantaine d'euros pour tout couvrir, et un kilomètre remboursé 23 centimes.

«Certains emmènent la caravane et dorment sur le parking», raconte Laurent Langlard, porte-parole de la fédération CGT des mines et de l'énergie. Le syndicaliste fait toutefois la part entre «ceux qui travaillent pour des négriers» et ceux qui sont satisfaits de leur sort social.

Travaillant au plus près des réacteurs, ces «précaires du nucléaire» sont aussi davantage exposés aux radiations. Ils prennent «80% des doses», selon José Andrade. D'où le sentiment chez ces sous-traitants d'être de la «viande à radiations». Leur suivi médical n'est pas assuré par la médecine du travail interne à EDF, spécialisée, mais par la médecine du travail classique. Même Claude Birraux, député UMP réputé ardent défenseur du nucléaire et de l'excellence de la filière française, se «pose la question» du suivi médical de ces travailleurs, qui est «peut-être à revoir».

«Gestion de la dose»

La «gestion de la dose» -surveiller qu'un travailleur ne soit pas exposé à plus de 20 millisieverts par an- est aussi du ressort des entreprises sous-traitantes. «Il y a aussi une dose-vie, qui s'accumule tout au long de votre carrière», détaille José Andrade. «Quand vous êtes dosé, quand l'entreprise voit que vous vous approchez du seuil autorisé, elle peut réfléchir à la façon dont elle va vous éjecter quand le contrat signé avec EDF arrive à terme», accuse-t-il.

A la précarité sanitaire s'ajoute la précarité des contrats. A chaque renouvellement de marché, l'entreprise risque de s'en voir préférer une autre. En 2008, pour obtenir la reprise par le nouveau sous-traitant des 110 salariés de l'ancien, José Andrade a participé, avec huit autres, à une grève de la faim de dix jours, pic d'un conflit de six mois. Victoire au bout du compte, une première.

Depuis 1997, EDF a mis en place une charte avec les organisations représentatives des entreprises prestataires. «Elle précise nos exigences et nos devoirs, détaille Philippe Druelle. Si nous voulons avoir des entreprises qui forment leurs employés, nous nous sommes engagés à ne pas passer des contrats au coup-par-coup mais pour des longues durées, six ans en moyenne».

Surveillance «défaillante»

Reste que les syndicats ne sont pas les seuls à s'inquiéter de la précarité des sous-traitants et du contrôle de leurs activités dans les centrales. Début janvier, l'Autorité de sûreté nucléaire (ASN) annonçait qu'elle passerait en revue la question sociale, pour vérifier «si les conditions organisationnelles ne mettent pas l'intervenant dans une situation qui augmente les risques d'erreur».

Dans son rapport 2009 (consulter l'intégralité du chapitre sur EDF ici), le «gendarme du nucléaire» pointe aussi des dysfonctionnements: lors d'un contrôle inopiné le 29 mai 2009, pendant un arrêt de tranche à la centrale de Dampierre-en-Burly, l'ASN a connaissance de «la non-réalisation d'une opération de maintenance sur le groupe motopompe 1 RCV 003 PO par la société sous-traitante de l'entreprise prestataire qui en était chargée, bien que les documents relatifs à cette intervention aient été remplis et indiquent le contraire».

Lire l'intégralité de la note ici.

Trois semaines plus tard, contrôle inopiné de l'Autorité: ses inspecteurs jugent la surveillance effectuée par le site «défaillante», «alors même que le prestataire était sujet à une surveillance renforcée par EDF du fait de multiples écarts relevés lors de ses interventions dans les centrales nucléaires d'EDF en 2007 et en 2008».

«C'est un cas très ponctuel, il s'agissait du comportement d'un agent, défend Philippe Druelle. D'ailleurs, l'entreprise était sous surveillance et ce sont nos systèmes de contrôle qui ont détecté cette erreur. C'est nous qui avons informé l'ASN.»

Robinets incontrôlés

José Andrade abonde pourtant: «Quand on supprime trois postes d'agent EDF, il n'y a qu'un poste de sous-traitant pour les remplacer, avec un objectif: réaliser la prestation en un temps donné. Il y a donc deux solutions: soit vous faites des heures supplémentaires non payées, soit vous bâclez le travail et vous faites une fausse déclaration. Alors que le b-a-ba de la sûreté nucléaire, c'est: "j'ai fait ce que j'ai écrit, j'ai écrit ce que j'ai fait". Car il faut une traçabilité en cas d'incidents.»

Autre problème pointé par la CGT: la «perte de maîtrise par EDF» de l'intégralité du processus. «On n'est plus capable de contrôler le travail fait par des entreprises privées dans nos centrales. Par exemple, des robinettiers, il n'y en a plus à EDF. Si bien que, quand un robinet est changé, on ne peut même pas savoir s'il a été monté à l'envers», fustige Laurent Langlard.

L'ASN se pose apparemment la même question. Elle examinera ainsi si l'entreprise «garde en interne un volume de compétences suffisant pour conserver la maîtrise [de la sûreté nucléaire] et assurer la responsabilité de l'ensemble de la sûreté».

A EDF, on minimise: «Chaque année, l'ASN pointe les points positifs, et les progrès à faire», dit Philippe Druelle. «Il n'y a pas de remise en cause du recours à la sous-traitance, mais nous tirons les conséquences de tous les événements», promet-il.

Libération, le 21/03/2011

source

Pour aller plus loin:

Le reportage d'Envoyé spécial, diffusé jeudi: «Les invisibles du nucléaire»

Présentation, lectures et critiques de «La centrale», roman social, qui narre le quotidien de précaires du nucléaire. Sur le site des éditions P.O.L.

Le blog ma-zone-contrôlée...VA MAL, tenu par des sous-traitants du nucléaire.

Un article d'Annie Thebaud-Mony, chercheuse à l'Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm), daté de 2007 et publié sur le site du réseau Sortir du nucléaire.

Sur owni.fr: un article d'Eric Ouzounian sur les dangers de la libéralisation dans le secteur du nucléaire.

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